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Les enjeux des pratiques artistiques
Fabrice Bousteau : Je vous présente chacun des participants. Yves Michaud, philosophe, qui vient récemment de publier un ouvrage dont on a déjà beaucoup entendu parler : « La crise de l'art contemporain ». Dominique Gauthier, peintre et également enseignant à l'Ecole d'art de Cergy-Pontoise. Maurice Benayoun, artiste qui utilise les nouvelles technologies et qui est, également, enseignant à Paris I et professeur invité à l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. Antoine Perrot, artiste, qui remplace Nathalie Elemento qui n'a pu malheureusement venir aujourd'hui, et qui est un des organisateurs avec la Galerie du Haut-Pavé de ce forum. Le thème est donc centré sur les enjeux des pratiques artistiques; on peut entendre cet intitulé de multiples manières. Il part du principe que les pratiques artistiques se sont multipliées, elles sont plurielles, elles prennent des formes multiples allant, bien évidemment, de la peinture à l'utilisation des nouvelles technologies, voire à des artistes qui revendiquent la disparition de l'oeuvre, donc à des artistes sans oeuvre. Cette pluralité pose un certain nombre de questions : à qui ces oeuvres sont destinées? quels lieux ? quels publics ? Et je désire, pour commencer le débat, faire réagir Yves Michaud sur les enjeux de ces pratiques artistiques et d'avoir son regard de philosophe sur la situation contemporaine des pratiques artistiques. Yves Michaud: Je ne vais pas faire un long exposé, je vais, simplement, me borner à baliser un peu le terrain de la discussion parce qu'effectivement, la notion d'enjeu des pratiques artistiques est à la fois claire et complexe : il s'agit de savoir ce qui s'y joue et ce qu'on peut y gagner et ce qu'on peut y perdre aussi, quels sont les gains ou les pertes possibles dans la pratique artistique. Je vais essayer de baliser, en quelque sorte, le terrain. Lorsqu'on m'a proposé de participer à cette discussion, pour moi "enjeu" cela voulait dire, d'abord, les enjeux en termes de diffusion et de réception. Parce qu'effectivement l'art est destiné à un public, pas forcément le public en général, ce qui ne veut rien dire, mais parce qu'il y a des enjeux de réception. Le pluralisme de la création contemporaine, dont vient de parler F. Bousteau, passe aussi par un pluralisme des publics et passe, je dirais plus encore, par un pluralisme dans les canaux de diffusion. Je pense que quelqu'un comme Benayoun qui fait de l'image de synthèse en film ou en vidéo, ne passe pas par les mêmes canaux de diffusion qu'un peintre comme D. Gauthier ou comme Antoine Perrot. Donc là, il y a des enjeux de public et je dirais, ce n'est pas seulement une question de toucher des cibles, comme on dit aujourd'hui, mais de savoir qu'est-ce qu'on fait avec ce public? comment ce public va-t-il réagir à ce qui lui est adressé? Alors, là, on touche, tout de suite, à des problèmes qui sont très anciens et qui ont été, je pense, peut être plus urgents autrefois que maintenant, des problèmes comme ceux de l'engagement social de l'artiste, de l'effet de changement social que peut avoir l'art, de la signification critique du message artistique. Il y a aussi d'autres enjeux, je dirais, du côté de la réception, qui n'ont pas à voir avec la critique: est-ce qu'on peut considérer que l'effet de la pratique artistique est de divertir les gens, de leur faire passer des bons moments dans une civilisation de loisirs? Est-ce qu'on peut considérer que c'est destiné à leur donner tout simplement du plaisir, du plaisir esthétique et quelle sorte de plaisir ? Donc je définirais, si vous voulez, déjà tout un pan de la discussion en termes d'enjeux par rapport à un public, en insistant sur le fait qu'il faut intégrer la question des canaux de communication, dont, je pense qu'on parlera pas mal dans la suite de l'après-midi. Un public aujourd'hui est indissociable de la manière de l'atteindre. L'art est fait pour distraire, il est fait pour plaire probablement aussi (ce n'est pas toujours le cas), il est fait pour changer les idées, faire changer les visions des choses, il est fait pour critiquer. Une question qui, à moi, me paraît extrêmement importante aujourd'hui c'est: qu'en est-il du statut de l'oeuvre d'art et de la pratique artistique dans un monde qui produit, je dirais à flots continus, de la réflexion sur lui-même, de la critique de et sur lui-même ? Pour dire les choses très rapidement : qu'en est-il de la pratique d'un artiste critique comme Dennis Adams par rapport à la pratique publicitaire de Benetton? L'enjeu de la pratique artistique? C'est peut être dit un peu brutalement mais c'est, il me semble, une des questions à aborder aujourd'hui. Fabrice Bousteau: Merci, Maurice Benayoun, vous êtes un artiste qui utilisez, qui expérimentez les nouveaux médium, comment vous positionnez-vous face aux trois axes qui pour Yves Michaud définissent les enjeux artistiques : le public, l'artiste, l'art ? Maurice Benayoun : Ma position est un peu particulière ici. J'ai assisté au débat de ce matin et je me sentais particulièrement étranger; particulièrement étranger, peut être parce qu'on enferme, disons le type d'outil que j'utilise dans une espèce de ghetto au sein des pratiques artistiques, qui fait que l'on débat constamment pour savoir si c'est de l'art ou si ce n'est pas de l'art. C'est bien, aussi, de dire d'où je parle. Je dois préciser que j'ai une formation de plasticien, je ne suis pas informaticien. J'ai une sainte horreur des machines, ce qui m'intéresse c'est le matériau, comment il modifie les pratiques? Je faisais il y a quelques mois une intervention dont le titre était : " l'art soumis à la question par les nouvelles technologies " Je crois que c'est un petit peu cela, c'est à dire qu'il y a l'idée de questionnement et il y a l'idée de torture. D'une certaine manière, à partir du moment où on introduit un corps étranger, nous sommes dans une position douloureuse vis à vis de l'organisme censé le recevoir. Tout le problème est de savoir si cet organisme veut recevoir et si on tient absolument a ce qu'il reçoive. L'organisme, en l'occurrence, c'est le milieu de l'art. On peut se poser la question, évidemment, de savoir si une pratique est ou n'est pas artistique, mais je crois que ce débat est assez vain. On a commencé à répondre et à poser des questions ce matin, en tout cas je vais essayer d'apporter mes réponses, tout à fait, dans le sens qu'indiquait Yves Michaud, tout à l'heure, c'est à dire expliquer ce que c'est pour moi que d'avoir une pratique artistique, sachant que je ne revendique pas le label. Ce qui fait l'excellence du travail d'un artiste, c'est sa manière de définir les règles de son propre jeu. Après cela, il est encore meilleur, probablement, s'il est le meilleur à mettre en oeuvres ses règles et qu'il va le plus loin possible dans la direction qu'il s'est fixée. Ce que pratique le monde de l'art, s'il fait bien son job, c'est probablement l'identification des règles, la validation de leur pertinence, d'une façon qui sera nécessairement remise en cause. Le point de vue que je donne, c'est le point de vue de l'individu, de celui qui cherche à justifier son activité par rapport à un ensemble d'autres activités dont on nous dit toujours qu'elles sont plus ou moins nécessaires. Cela pour expliquer pourquoi Il y a, à mon sens une, certaine forme de pertinence dans le fait d'introduire l'interactivité qui dénonce (dans le sens de révéler) le caractère ludique d'une pratique que l'on qualifie d'artistique. A partir de là, on peut se demander quelle est la raison d'être des faits pratiques? Une fois qu'on a compris qu'on définissait les règles, on peut se demander ce que l'on veut dire avec ces règles ? Est-ce qu'il y aurait, par hasard dans tout cela, une finalité quelconque? Tout à l'heure, pour passer le temps, j'ai mis sur papier une formule. Je me disais qu'un objectif possible de la création artistique pourrait être la mise en scène du monde, en tant que système de symboles en action, je dis bien en action, parce que, en action, c'est peut être ce qui explique que nous assistions actuellement à une évolution, à une mutation des productions symboliques; quelque chose qui inéluctablement remet en cause les habitudes à l'intérieur des pratiques artistiques, des choses, qui découlent du fait que trop souvent on sente une sorte d'épuisement qui justifie constamment un débat plus ou moins vain, plus ou moins agréable, plus ou moins nerveux, plus ou moins explosif. Mais peut être que l'enjeu est ailleurs, peut être que les systèmes, les territoires et les mondes, dont nous parlons, c'est à dire le monde de l'art, le milieu des galeries, le jeu des intermédiaires, les musées, les lieux d'exposition, tout cela est en train de changer. Dans l'échelle de ces mutations, il n'y a pas de hiérarchie. Il n'y a pas, je crois, de système de remplacement mais il y a d'autres systèmes qui se mettent en place, qui, probablement, vont nous conduire à nous interroger sur la pertinence des systèmes précédents, et qui probablement, vont s'installer dans un système parallèle. Mais là, nous parlons de montrer des images. Il y a une autre mutation, qui est importante et qui est pour moi assez déterminante et qui correspond à une évolution dans l'ordre des systèmes de représentations, qui nous a fait passer progressivement d'un point de vue unique, qui est celui qui était défini durant la Renaissance par les systèmes perspectivistes que vous connaissez, à un point de vue mouvant, qui est celui que nous avons probablement exploré, d'une manière ou d'une autre, à travers le cinéma, jusqu'à un point de vue qui est celui, libre (sans connotation positiviste), autonome, de l'observateur qui peut, à l'intérieur d'un monde qu'on lui donne à explorer, choisir constamment de regarder ailleurs. Il est là dans une place qui est définitivement unique, que personne ne pourra partager avec lui. Ce qui est intéressant dans cette différence là, c'est que le monde, qu'on donne à observer à ce public là, c'est un monde qui a été défini par l'homme. Ce n'est pas très nouveau dans la peinture. On sait très bien qu'on donne un monde de symboles assemblés à regarder, à observer, à interpréter, et que le parcours du regard, d'ailleurs, à l'intérieur de ce monde est un parcours qui a sa propre autonomie, mais selon finalement un système, une organisation qui est totalement définie par un individu. La particularité de ces mondes, de ceux que l'on appelle "les mondes virtuels", je dirais même de nombre de systèmes interactifs, leur particularité c'est que le travail de l'auteur n'est plus le même. L'auteur, ce n'est plus celui qui définit une image, même s'il en définit la composition avec une complexité croissante, c'est celui qui définit les règles d'apparition de cette image, c'est celui qui définit les lois qui vont déterminer l'apparition des images que chacun va pouvoir révéler en projetant son regard. Il y a là quelque chose de sensiblement différent. Le monde de représentations qui vient à nous, qui devient possible comme ceci, est un monde de représentations qui n'est pas sans rapport avec le monde qui nous entoure. Dans le réel nous avons une existence relativement autonome, ce réel nous modifie constamment et nous le modifions par notre présence. Dans ces représentations là, dans ce monde de représentations, nous sommes face à un monde parlant, à un monde de significations, qui réagit à notre présence. Sa façon de réagir, sa façon de se modifier par notre présence, c'est le message probablement que l'auteur tente de faire passer. Fabrice Bousteau: Merci. Dominique Gauthier, pour reprendre les termes de Maurice Benayoun, est-ce que vous, qui êtes peintre, vous définissez également des règles? Est-ce que les systèmes de production et de diffusion vous semblent pertinents, aujourd'hui, par rapport au médium que vous utilisez? Dominique Gauthier: Fabrice Bousteau: Antoine Perrot, vous êtes aussi peintre, comment réagissez-vous? Antoine Perrot : J'exprimerai une réflexion personnelle et une crainte de ce que j'appellerai l'affaiblissement des enjeux des pratiques artistiques. Affaiblissement dans l'instantanéité que revendiquent les nouvelles pratiques et affaiblissement pour se conformer à une médiatisation de plus en plus dominante. Soit deux attitudes adoptées ou acceptées par les artistes qui tendent à affaiblir les enjeux des pratiques artistiques. Je m'explique : il y a un mot qui revient beaucoup dans le discours des artistes et des critiques, moi-même j'ai tendance à l'employer , c'est « l'expérimentation ». L'artiste expérimente. Je différencierai cette expérimentation de l'expérience à laquelle, de tout temps, l'œuvre invite. Ce que je désire souligner ici, c'est que l'emploi de ce nouveau terme d'expérimentation est une manière de dire que chaque oeuvre qui est présentée ne tend plus à être la proposition globale qu'elle était autrefois. L'artiste laisse porter l'œuvre, en quelque sorte, par le spectateur, ce qui est encore assez classique. Mais dans ce jeu d'expérimentation surgit un nouveau mode d'approche où le spectateur est appelé non seulement à participer mais à valider l'œuvre. En poussant d'une manière caricaturale, on peut se demander devant cette délégation au spectateur de la validation, si l'artiste ne construit pas un nouveau produit dont l'enjeu est de répondre à une demande. S'il n'y a pas une dérive dans une recherche étonnante de l'adéquation de l'offre et de la demande. Cette question de la validation de l'œuvre est, je crois, centrale. C'est sans doute un problème de réception mais beaucoup plus, un problème d'enjeu des pratiques. Ici je vais, peut être, croiser les chemins qu'Yves Michaud dessine dans son dernier ouvrage. et explique beaucoup mieux que je ne pourrais le faire. Au moment où, effectivement, on avance vers une démocratie radicale, où chaque citoyen peut prendre la parole sur chaque sujet et donc dire ce qu'il pense de chaque œuvre, même s'il n'est pas a priori cet initié qui sait parler à sa place, les artistes donnent l'impression qu'ils s'ajustent à cette démocratie radicale. Et je distinguerai deux sortes d'attitudes, qui esquissent soit les réponses, soit le contournement de cette réception de plus en plus ouverte. La question que je poserai, que je me pose, est : quelle espace reste-t-il entre ces deux pôles pour certaines pratiques et plus particulièrement la mienne, celle du peintre ? D'un côté, si vous voulez, il y a l'artiste qui travaille sur un champ que j'appellerai, gentiment, l'info-communication. Qu'est-ce qu'une pratique artistique qui touche l'info-communication ? Quelles sont ces limites ? Je la définirai, comme je disais précédemment, par une pratique qui recherche sa validation dans la réception instantanée du spectateur. Cela peut être mis en œuvre par la provocation ou encore par la participation qui dispose de deux outils, le caractère ludique de l'œuvre et la proximité avec le spectateur. Dans l'un ou l'autre cas, le dispositif choisi place le spectateur dans l'obligation de répondre à l'œuvre. Dans la participation, l'œuvre tend à englober le spectateur, demande son adhésion et finalement le coupe de toute véritable communication avec le monde environnant, avec le réel, puisqu'il est ailleurs, ailleurs dans l'œuvre. On peut se demander si l'artiste dans ce processus n'abandonne pas ses responsabilités. Je veux dire s'il ne tend pas, peut-être sans le savoir, à contrôler le spectateur, à l'asservir par une adhésion fascinée ou ludique puisqu'il ne lui laisse aucun recul et certainement pas ce temps long, dont parlait Dominique Gauthier, où se construisent le face à face avec l'œuvre, le regard critique, le temps de la réflexion et celui du plaisir ou du déplaisir. Ce qui me semble critiquable est cet espèce de mythe de la participation de tous à tout, qui conduit à vouloir l'adhésion la plus large. Et, je crains que beaucoup d'artistes s'engouffrent dans ces pratiques parce que, d'une certaine manière, la tendance institutionnelle et celle du marché préfèrent le ludique et le regard rapide, le zapping, cet équilibre parfait de l'offre et la demande. On peut s'interroger aussi sur les œuvres qui empruntent leurs dispositifs à la société de consommation, comme cela a été évoqué dans le premier débat. Quel contenu critique portent-elles, ou quelle sacralisation du monde économique et marchand entretiennent-elles, peut-être sans s'en douter ? Je crois qu'on est en droit de poser ces questions un peu critiques, qu'on entend peu. Elles se retrouvent inverser dans l'autre cas de figure dont je vais parler maintenant. De l'autre côté donc, et c'est bien malheureux pour nous, on est confronté à l'image de quelques artistes qui ont une pratique que je dirais plus traditionnelle, des peintres, mais qui sont médiatisés comme des sortes de démiurges, des artistes encore romantiques. Je prendrai un exemple très simple, c'est l'exemple de Baselitz, dont il y a eu récemment, une grande exposition et qui nous a été présenté, dans la presse, sous un portrait absolument effrayant, quand on y est attentif : le château moyenâgeux, les collections, la richesse, la solitude dans une tour d'ivoire luxueuse, solitude à laquelle on ne peut pas croire un instant quand on sait combien elle peut empêcher une carrière, et enfin le portrait de l'artiste en figure de violence. Violence qui fait œuvre selon le vieux cliché qui implique que l'artiste violente des matériaux. Cette image rejoint un autre mythe de l'artiste, elle est porteuse médiatiquement. Et dans cette médiatisation de l'artiste violent qui asservit des matériaux, il y a tout le danger que, non pas Yves Michaud, mais cette fois-ci Eric Michaud a montré, dans un livre, L'art de l'éternité, où il établit clairement le parallèle de l'artiste et de l'homme politique qui modèle aussi un matériau, mais un matériau humain, les masses, avec les dérives totalitaires que l'on sait. On se retrouve ici coincé dans un ancien mythe et on peut se demander quelle est la place du spectateur pris entre le mythe de la participation et celui du démiurge ? Je voudrais, à ce propos, lire un extrait d'un entretien de Baselitz qui a été publié dans le journal Le Monde en 1994. A ma grande surprise, cet entretien n'a pas provoqué de réaction ou d'interrogation. Voilà ce que dit Baselitz à propos d'une de ses oeuvres qui a provoqué un débat relativement violent. C'est un tableau, représentant une crucifixion, qu'il avait donné à un temple, dont le pasteur, à la suite de ce don, a reçu des menaces de mort. Baselitz dit à propos de cela : « Voilà la société allemande, dépourvue de structurse et d'autorités, une démocratie totale - de moins en moins cultivée… Il n'y a plus ni princse de l'Eglise, ni princes de sang, ni hiérarchise, ni pouvoirs de décision. Même dans l'Eglise - antidémocratique cependant par essence - tout le monde a son mot à dire, chaque fidèle. Aujourd'hui, avec un tel système, Michel-Ange serait interdit de Sixtine. L'art officiel est extrêmement médiocre […] Je n'ai jamais reçu de commande officielle […] Le système démocratique est dangereux pour l'art. » Pour revenir à mon propos, la question que je pose est : quel espace possible peut-il y avoir pour une pratique artistique et sa réception, entre l'illusion du tout participatif et l'affirmation de l'artiste démiurge ? Je crois que Dominique Gauthier a bien esquissé une part de réponse à cette question. Maurice Benayoun : Fabrice Bousteau: Yves Michaud, sans vouloir se lancer dans la querelle des médium, vous voulez intervenir? Yves Michaud : M. Benayoun : Effectivement, je suis dans une position un peu particulière parce que à chaque fois que je fais une nouvelle création, je développe ou je fais développer entièrement le logiciel, donc, déjà, le méta-auteur, il n'existe pas vraiment, on le crée en fonction de ma demande. Le problème se pose effectivement. Pour prendre des exemples très précis: la plupart des CD Roms sont fait avec les mêmes outils-auteurs, on dit programmes-auteurs, logiciels-auteurs, d'ailleurs l'expression parle d'elle-même. Je crois que là c'est un vrai problème, car il est très difficile de sortir des clichés, des stéréotypes d'enchaînement, par exemple, avec des modes de fondus particuliers etc… On retrouve les mêmes un peu partout. Il est très difficile d'en sortir. Donc je crois qu'il y a une phase nécessaire où, finalement, l'outil a des limites, un peu rustiques, et chacun essaye de composer avec, et on sait très bien, que les limites ne sont pas forcément un gros handicap pour la création. Des fois cela oblige à aller beaucoup plus loin dans une direction, mais il est certain qu'il reste des traces. De même qu'au début de ce qu'on a appelé vidéo de création on voyait des clichés formels parce que les machines permettaient certains effets donc on retrouvait ces effets. Eh bien, de la même manière, je pense qu'il y a ceux qui arrivent à s'en dégager, qui évitent les effets faciles et qui se préoccupent surtout de ce qu'ils ont à dire et ceux, simplement, qui font une espèce de superdémonstration des possibilités de l'engin. Je crois qu'on a appris à faire la différence. Antoine Perrot : Maurice Benayoun : Je voudrais répondre à cela qui m'est directement destiné. L'idée que le spectateur est englobé n'est pas tout à fait juste, et d'ailleurs je n'utilise pas personnellement les outils type casque de réalité virtuelle et tout cela parce que je trouve qu'on n'est pas à l'aise, et je pense qu'il faut qu'on soit aussi à l'aise que dans le monde réel, donc, le plus souvent j'évite de les utiliser. L'image est autour. Néanmoins, effectivement, on a le sentiment d'immersion. Quand je plonge dans la piscine, je n'ai pas l'impression d'être manipulé par la piscine, par contre je suis obligé de prendre en compte les lois de l'eau, les lois de la flottabilité, des choses comme cela, et, d'une certaine manière, j'apprends aussi sur la piscine, j'apprends sur l'eau en faisant cela et puis s'il y a des poissons, s'il y a des êtres vivants dans cette piscine, dans ce bassin, il y aura une forme d'interaction avec eux. Est-ce qu'ils me manipulent, est-ce que je les découvre? Je ne sais pas. La différence avec un monde créé par un individu, tout cela avec tous les guillemets que vous voulez - ce propos peut apparaître complètement mégalomane, mais d'un autre côté, c'est un petit peu ça, c'est un monde symbolique, c'est un monde de représentation. Donc, pourquoi pas? La différence avec un monde comme cela c'est que ce monde là il est composé de telle manière que ses règles sont porteuses de sens, donc que le fait de l'explorer, de le découvrir, c'est comprendre le message. Chercher à comprendre? Evidemment, notre monde, lui aussi, il est à explorer. On a aussi des tas de choses à découvrir, mais rarement la finalité. Dans un monde de représentations, on peut avoir à découvrir ce que l'autre a voulu nous dire, donc on n'est pas englobé. Dans certains cas on n'est pas manipulé dans la mesure où on a, par rapport aux règles définies, une liberté relativement grande, comme dans notre monde réel. Là, on peut se déplacer d'une certaine manière, on peut pas voler sans outil, c'est vrai, on a cette limite là, mais on a d'autres libertés et c'est le jeu entre ces limites et ces libertés qui fait que notre monde s'apprécie d'une certaine manière. C'est un nouveau mode de dialogue, un nouveau mode de communication. En ce qui concerne l'aspect ludique, je croyais avoir été clair, tout à l'heure, sur le fait que je lui donnais une autre dimension et que ce n'était pas, pour moi, forcément quelque chose de réducteur et de négatif qui ramènerait à l'enfance par exemple, encore que l'enfance... le plaisir surtout... si cela pouvait ramener au plaisir ce serait quand même une bonne chose. Une intervenante : Maurice Benayoun : Fabrice Bousteau: Yves Michaud ouvrait le débat au début en posant trois questions. Il y a en a une qui n'a pas été abordée: c'est l'évolution, la multiplicité des médiums artistiques et leurs incidences sur l'art. Yves Michaud, vous dites dans votre dernier livre, comme le rappelez Antoine Perrot, que la démocratisation fait évoluer la réception de l'art et les enjeux artistiques Yves Michaud : Je vais essayer de répondre à ce que vient de dire Fabrice Bousteau. Je dirais qu'il y a, effectivement, un éclatement des pratiques artistiques qui correspond à la fois à l'arrivée de nouveaux médias mais disons que ce n'est pas nouveau, que c'est pas si nouveau que ça, la photographie, le cinéma, les diverses pratiques de montage et de collage ont produit une quantité considérable de nouvelles formes d'art dans de nouveaux médias depuis le début du siècle et depuis le XIXème siècle. Ce qui est plus important, je dirais, c'est que notre sentiment du pluralisme par rapport aux pratiques artistiques est renforcé par le pluralisme des publics et de la réception et c'est pour cela que j'insiste là-dessus comme si c'était mon dada. Et c'est vrai que ce ne sont pas les mêmes catégories de personnes. Quand on parle du public en général à mon avis cela ne veut rien dire. Ce ne sont pas aux mêmes catégories de personnes que sont adressées les oeuvres selon leur nature et ce n'est pas forcément, en plus, pour les mêmes expériences esthétiques. Je dirais que la question est à rallonge. Il y a une pluralisation des médias, il y a une pluralisation des publics et du coup il y a aussi pluralisation des expériences. Un intervenant ( Eric de Chassey ) : Juste pour reprendre ce que disait Yves Michaud et peut être, un petit peu, considérer ce qui a été dit par un certain nombre d'artistes, je suis très frappé de voir que dans cette situation de pluralité que décrivait Y Michaud et que, en gros, les historiens d'art, les critiques, les esthéticiens, philosophes etc… reconnaissent, les artistes eux ont tendance à se placer pratiquement comme s'ils étaient en train de redéfinir une hiérarchie des genres et que, en gros, il y a une certaine tentation que je sens spécialement chez Antoine Perrot, malheureusement d'une certaine façon, à rétablir une espèce de primauté de la peinture qui procurerait des expériences plus fortes, plus sacrées, plus quelque chose comme cela, je fais exprès d'employer des termes, Antoine, que jamais tu n'emploierais, par rapport aux autres médiums, comme si cette situation de pluralité, elle était absolument insupportable et mon expérience, à moi, d'ailleurs comme historien d'art ou comme critique ou organisateur d'exposition, c'est qu'on est censé n'aimer qu'un seul genre parmi ces différent médiums et qu'il y a une très grande difficulté à se penser soi-même et à ce que les autres vous pensent comme étant capables de ces différentes expériences. Alors, est-ce qu'on peut arriver, en France, aujourd'hui, à penser les choses d'une manière plus pluraliste effectivement, pour reprendre cette idée de démocratie radicale, ou pas ? La situation française me semble, de ce point de vue là, complètement anachronique et très étonnante si on la compare, par exemple, avec la façon dont les choses peuvent se passer dans un certain nombre d'autres pays où il n'y a pas cette tentation permanente de l'ostracisme des gens qui feraient autre chose que vous. Voilà c'est simplement un discours de critique par rapport à un discours de praticien. Antoine Perrot: |